Le Sophora toromiro ou la triste histoire d’un arbre sacré



Дата26.04.2016
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Le Sophora toromiro

ou la triste histoire d’un arbre sacré
Il était une fois, il y a bien longtemps, dans une île des Mers du Sud, un roi nommé Hotu Matua. Il fut contraint de s’exiler, probablement à la suite d’une défaite, et s’embarqua avec femme, enfants, tribu, plantes et animaux sur les fameuses pirogues polynésiennes à balancier. Ces peuples étaient d’extraordinaires et téméraires navigateurs et ce roi, après des semaines et des semaines, arriva sur une île minuscule, Rapa Nui qui allait devenir célèbre plusieurs siècles après, sous le nom d’Ile de Pâques.

Il avait emporté quelques animaux, (poules et rats noirs, comestibles), et plusieurs plantes dont la fameuse patate douce (originaire d’Amérique du Sud), la canne à sucre, le bananier, le mûrier à papier et un arbuste sacré : le toromiro.

Voilà pour la légende ! Mais que s’est-il passé réellement ?

On sait que le millier d’îles de l’Océan Pacifique, toutes d’origine volcanique, ont été peu à peu découvertes par un peuple parti de l’Asie du Sud-Est : les Austronésiens. L’Ile de Pâques, pointe extrême vers l’Est de l’immense triangle polynésien fut découverte vers l’an 500, la pointe Nord de ce triangle, Hawaii, cent ans avant, mais la pointe Ouest, la Nouvelle Zélande, bien plus tard, vers l’an 800.

Or, l’Ile de Pâques, « poussière parmi les poussières », avec ses 165 km², est la terre la plus isolée au monde : environ à 2 500 km de l’archipel des Gambier, 1 900 km de Pitcairn (rendue célèbre par les mutins de la Bounty), et près de 4 000 km des côtes américaines ; l’arrivée des premiers habitants s’est probablement passée telle que la légende le rapporte, mais ils ont eu une chance inouïe d’échouer sur cet îlot ! Par contre, pour le toromiro, la légende est fausse, mais son histoire n’en est pas moins fabuleuse !

En effet les analyses de pollen faites par le Professeur Flenley ont montré que le Sophora toromiro était déjà présent sur l’île il y a au moins... 35 000 ans ! Donc bien avant les premiers hommes ! Et il était toujours là, abondant, quand les premiers navigateurs européens découvrirent l’île : Roggeveen en Avril 1722, le jour de Pâques d’où le nom de cette île, en hollandais, en français et en anglais (Easter Island).

La première description détaillée du Sophora toromiro fut faite par Forster, naturaliste accompagnant Cook lors de sa deuxième expédition dans le Pacifique en 1774 : ils restèrent quelques jours dans l’Ile de Pâques. Ils furent aussi les premiers à en faire les louanges et firent ainsi connaître au monde entier cette île et ses célébrissimes et gigantesques statues de pierre, les Moai. Ils rapportèrent pour la première fois en Europe, quelques statuettes en bois. Mais, déjà à cette époque, tous les grands arbres avaient disparu et la sculpture des Moai de pierre avait brusquement cessé depuis presque cent ans.

Par contre, la sculpture du bois était à son apogée, notamment avec le toromiro, comptant de nombreux chefs-d’œuvre. Ainsi, les toromiro commencèrent progressivement à diminuer.

Puis, à peine un siècle plus tard, arriva la grande catastrophe de 1862. Des navires péruviens capturèrent et amenèrent en esclavage, en particulier dans les mines de guano en Amérique du Sud, une grande partie de la population (environ un millier), dont le roi, sa famille et les savants : la civilisation extraordinaire de l’Ile de Pâques était brutalement anéantie. En effet, peu survécurent, et sur la centaine qui purent être rapatriés deux ans plus tard, grâce à l’évêque de Tahiti, très peu arrivèrent sur l’île, victimes de maladies extrêmement contagieuses et gravissimes telles que la variole, contaminant à leur tour le peu de la population qui restait dont la moitié disparut ainsi.

Un malheur n’arrivant, paraît-il jamais seul, un aventurier, décrit par certains comme « violent, cupide et sans scrupule », Jean Onésime Dutrou-Bornier, (né à Montmorillon dans la Vienne et mort à l’Ile de Pâques, soi-disant d’une chute de cheval, mais en fait probablement assassiné !) pour mettre un énorme troupeau de moutons, chassa les prêtres et un certain nombre de pascuans, si bien qu’il ne restait, en 1870, que 111 habitants et, troisième malheur, ce qui devait arriver, arriva : si dans le Petit Prince le mouton était seul et avait une cage, là, ils étaient des milliers et en liberté ! Tous les Sophora toromiro furent écorcés et disparurent ainsi que beaucoup d’autres arbres et arbustes !


Tous les Toromiro ? Non ! Comme dans une BD célèbre, un seul résista, protégé par la pente abrupte et rocailleuse de la lèvre intérieure du volcan Rano Kau.

Là, il fut observé, en 1917 par le Professeur Skottsberg qui en fit la description botanique, puis il fut photographié par Alfred Métraux en 1935, et enfin, quand Thor Heyerdahl le découvrit, lors de son expédition de 1955-56, le toromiro était en si mauvais état qu’il le jugea condamné à court terme, et il crut prudent de prélever sa dernière branche porteuse de fruits. La postérité, (au moins pour le toromiro), lui donna raison et ce dernier spécimen disparut de l’Ile de Pâques vers 1960-62. Cette branche fut expédiée au Professeur Selling à Stockholm qui fit parvenir les 6 ou 7 graines au Jardin Botanique de Göteborg (au sud de la Suède) qui furent semées. Au printemps 1959 plusieurs levèrent. Maintenant Björn Aldén veille attentivement sur deux pieds adultes qui fleurirent pour la première fois en 1981.


Comment est-il, ce Sophora ?

Il est regroupé avec une dizaine d’autres Sophora, presque tous originaires du Pacifique dans un groupe à part : la section Edwardsia. On y trouve en particulier le minuscule mais très joli S. prostrata, le S. microphylla qui ressemble beaucoup au toromiro et parfois confondu avec lui (on peut trouver S. prostrata et S. microphylla en France dans quelques pépinières) , ainsi que le S. tetraptera, appelé Kowhai dans son pays d’origine, la Nouvelle-Zélande où sa fleur est un emblème national. Ils feront l’objet d’un autre article.

Arbuste pouvant atteindre cinq mètres de haut à l’Ile de Pâques. En Europe, en serre, au bout de 20 ans il n’atteint que 2 m.

Son tronc est tortueux et ne dépasse pas, même très vieux, 25 cm de diamètre.

Les feuilles sont persistantes, imparipennées, comptant 7 à 10 paires de folioles et une seule terminale. Les folioles sont d’un vert brillant, elliptiques, d’environ 1 cm, opposées ou sub-opposées.

Les fleurs, tubulaires, très différentes de celles du S. japonica, sont ici d’un jaune exquis. Elles mesurent de 2,5 à 3 cm (deux fois plus petites que celles du S. microphylla dont elles se différencient aussi par des stries ocres, longitudinales). Elles sont apparues sur des sujets de 22 ans dans le Jardin Botanique de Göteborg en Suède). Elles abritent 10 étamines libres.

Les fruits sont des gousses de 10 cm de long, aplaties, renfermant plusieurs graines, avec des rétrécissements entre chaque graine, l’ensemble évoquant un collier. Les graines sont jaunes, globuleuses, de 4 mm de diamètre. Leur enveloppe est très dure.

Cet arbuste, qui n’existait qu’à l’Ile de Pâques, aime les climats humides et doux. Il supporterait mal des températures inférieures à 10 degrés. Il est très sensible à certaines maladies dont la mite de l’araignée rouge qui peut entraîner une défoliation complète. De plus il tolère mal certains pesticides. On peut le reproduire par semis de graines et par bouturage et il présente une auto fertilisation.


Qu’est-il devenu ?

Cet arbuste n’existait à l’état naturel que sur l’Ile de Pâques. Tous les plants actuels semblent issus du dernier spécimen disparu en 1962, que ce soit ceux du Chili ou ceux de Göteborg, mais on n’a pas de renseignements sur l’origine d’un toromiro trouvé récemment à Melbourne.

Pour l’instant les nombreuses tentatives de réintroduction sur l’Ile de Pâques ont échoué, et un essai récent aussi.

Par contre, en culture, on a pu sauvegarder le toromiro depuis au moins les années 1950. Au Chili, dans le Jardin Vina del Mar à Santiago et surtout en Suède, dans le Jardin Botanique de Göteborg qui a donné des plants à Bonn, à Kew Gardens, à Hawaii et à Menton dans le Jardin Botanique Exotique de Val Rahmeh, dépendant du Muséum d’Histoire Naturelle ; là, un pied fut planté pour la première fois en Europe en milieu naturel extérieur au printemps 1993 ; il y fleurit dès l’année suivante. Depuis, Val Rahmeh a reçu 25 pieds de toromiro offerts par le jardin botanique de Bonn afin de continuer les études sur cet arbuste.

A noter que les plants issus de graines récoltées dans la première moitié du XXe siècle auraient tous disparus.

En 1994, un groupe de gestion du toromiro s’est créé (Toromiro Management Group) associant en particulier, des chercheurs, des botanistes, des généticiens, des forestiers et des archéologues suédois, allemands, français, anglais et chiliens. Il a pour buts de recenser, sauvegarder et réintroduire le toromiro à l’Ile de Pâques et on compte beaucoup pour cela sur la multiplication in vitro permettant d’obtenir de nombreux plants et sur l’amélioration du sol pascuan. Tout ceci, bien sûr, en entente avec le Chili (dont dépend Rapa Nui) et les habitants de l’île.


Que nous reste-t-il du toromiro ?

C’était un arbre sacré, ce qui s’explique par ses très grandes qualités.

En effet, le Sophora toromiro est un bois très dur, quasiment imputrescible, qui prend un très beau poli et, en vieillissant, une superbe couleur rouge sombre, évoquant le sang, ce qui, pour certains, expliquerait son nom : Toro Miro = bois de sang.

Il serait facile à travailler et, autrefois, les seuls outils étaient en basalte (herminettes, ciseaux, perçoirs) et en obsidienne ; les dents de requin étaient utilisées pour graver, et pour polir, les pascuans se servaient de sable, de corail et de peau de requin tendue sur un bâton (Catherine Orliac).

Etant donné ses propriétés, en dehors de quelques ustensiles ménagers (tel qu’un battoir à tapa : la seule source de tissu était l’écorce battue de mûrier à papier), on le réservait pour la sculpture d’objets sacrés et royaux et la gravure de certaines tablettes Rongo Rongo (dont il ne reste que 20 exemplaires et un bâton) ; l’Ile de Pâques est la seule du Pacifique à avoir développé un système d’écriture qui reste toujours très mal élucidé.

Les statuettes sont les plus nombreuses ; on en dénombre environ un millier, réparties dans les collections privées et les musées du monde entier, dont, en France, La Rochelle (qui possède une exceptionnelle statuette bicéphale dont il n’existerait que deux exemplaires connus), Rochefort et Avignon. Elles sont le plus souvent en toromiro. Elles représentaient des esprits ou des ancêtres et étaient exhibées lors des fêtes, chaque pascuan devant avoir le plus grand nombre possible d’objets et de qualité la meilleure.

Les plus spectaculaires et les plus fréquentes sont les Moai Kava Kava : visage et tronc très émacié, aux côtes et aux pommettes saillantes, de 30 à 50 cm de haut.

Les Moai papa sont un peu plus grandes, au thorax très aplati, le plus souvent de sexe féminin, elles sont plus rares.

Les Moai Tangata sont plus figuratives mais d’autres sont anthropo-zoomorphes : Homme oiseau (Dieu Make Make) Homme lézard, et certaines entièrement zoomorphes.

Pendant les fêtes, les danseurs utilisaient aussi des rames de danse : petites, moins d’un mètre, les Rapa, utilisées par les femmes, assises, ou plus grandes (plus de 1m50) tenues par les hommes, décorées d’un visage féminin bifrons.

Des boules Tahonga étaient portées par deux, autour du cou ; la partie supérieure était souvent sculptée, par exemple deux têtes opposées par la nuque.

Les guerriers avaient des massues, les Paoa, pouvant atteindre un mètre de long, parfois décorées d’un bifrons féminin.

Les chefs tenaient un bâton de commandement : le bâton Ua qui avait toujours un bifrons féminin à son extrémité supérieure ; il pouvait mesurer jusqu’à 1m50.

Les aristocrates portaient des pectoraux pouvant atteindre presqu’un mètre : les Rei Miro. En forme de croissant, les extrémités étaient ornées de têtes d’oiseaux ou humaines à barbe et à coiffure pointue.

La déportation des sculpteurs puis la christianisation stoppèrent cette production qui repris progressivement, mais sans toromiro! Il est tout à fait surprenant et extraordinaire qu’un peuple si peu nombreux, vivant en vase clos, ait pu atteindre un tel degré de perfection !

Souhaitons que le Sophora toromiro pousse à nouveau sur Rapa Nui, reliant ainsi ce peuple à une partie de son glorieux passé.


Adrien Goursaud.
Remerciements les plus chaleureux à :

Madame Catherine Orliac avec qui j’ai pu parler un long moment du Sophora toromiro. Editions Demaistre pour leurs renseignements sur le jardin de Val Rahmeh. Muséum de la Rochelle (fermé pour travaux jusqu’en 2006) Sans oublier le CEIPP. Bibliographie (très sommaire de livres disponibles, tous passionnants) :

-Les Mystères résolus de l’Ile de Pâques publié par le Cercle d’Etudes sur l’Ile de Pâques et la Polynésie (CEIPP) Edition STEP. 1993. Il comporte notamment des articles du Pr Jean Dausset, du Pr Flenley, de Björn Aldén et de Catherine et Michel Orliac. C’est toujours un ouvrage de référence.

-Nombreux articles et ouvrages de Catherine et Michel Orliac notamment :

- Bois sculptés de l’Ile de Pâques. 1995. Edition Parenthèses et Louise Leiris.

- Des dieux regardent les étoiles. 1988. Edition Découvertes Gallimard. (à noter que le Sophora Toromiro n’est que brièvement cité dans la nouvelle édition, parue en Février 2004)

- L’Ile de Pâques. Alfred Métraux.1941. Edition tel Gallimard.

- A Val Rahmeh, les plantes m’ont raconté des histoires d’hommes. Jardin botanique exotique de Menton. Yves Monnier et aquarelles d’Alain Goudot. Editions Demaistre. Muséum National d’Histoire Naturelle.2000. (il va être revu et augmenté en 2004)

-A signaler aussi deux articles très intéressants parus en 1997 dans le Curtis’s BOTANICAL MAGAZINE sur le Sophora toromiro ( pages 221 à 231 ).

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